Comment espérer que des populations investissent dans des obligations du Trésor, si elles ne maîtrisent pas les concepts élémentaires de rendement, de maturité et de risque ? Il s’agit bien là d’un défi à relever, pour mieux favoriser le financement des pays, surtout d’Afrique subsaharienne. Partant de ce constat, Helly Gbene, Expert en Veille Stratégique et Développement, propose à travers cette tribune, quelques pistes de solutions, devant permettre de relever les défis et de mieux comprendre les tenants et les aboutissants des obligations de trésor.
Avec 8 127
milliards de FCFA levés en 2024, le marché obligataire régional affiche sa
résilience. Mais derrière les volumes record se dessinent des mutations
profondes : recentrage vers le court terme, segmentation accrue des émetteurs,
montée des exigences ESG. La huitième édition des REMTP à Lomé marque un
tournant décisif où le dialogue stratégique entre États et investisseurs
pourrait transformer un marché performant en véritable plateforme
d'intelligence financière durable.
Une résilience qui cache des mutations
profondes
Les chiffres
impressionnent : 8 127 milliards de FCFA levés en 2024, soit une hausse de 13%
dans un contexte mondial tendu. Pourtant, une analyse approfondie révèle des
dynamiques contrastées. Le marché s'est recentré massivement vers le court
terme, avec 62% de bons assimilables du Trésor contre 50% en 2023. Cette fuite
vers les maturités courtes traduit une aversion au risque croissante qui
interpelle sur le financement des infrastructures nécessitant des capitaux
patients.
Parallèlement,
les écarts de rendements entre États membres s'accentuent, reflétant une
différenciation accrue de la perception du risque souverain. Cette segmentation
du marché, si elle témoigne d'une maturité analytique, impose aux États une
discipline budgétaire renforcée et une communication financière irréprochable.
Les REMTP 2026 deviennent ainsi l'arène privilégiée où chaque État
pourra démontrer la crédibilité de ses fondamentaux macroéconomiques.
Les Roadshows non transactionnels :
une innovation stratégique
L'organisation
de sessions d'échanges sans objectif d'émission immédiate constitue une
innovation procédurale majeure pour notre région. Cette approche, éprouvée sur
les marchés internationaux, privilégie le dialogue, la transparence et la
construction de relations durables. Mon expérience en veille stratégique
m'enseigne que l'information qualitative précède souvent la décision
quantitative.
Ces
roadshows permettent aux investisseurs d'appréhender les orientations
stratégiques des États, d'évaluer la cohérence des politiques publiques et
d'anticiper les opportunités avant les émissions formelles. Pour les États,
c'est l'occasion d'expliquer leurs réformes structurelles et de corriger les
perceptions erronées pesant sur leurs notations implicites. Le Togo, pays hôte,
incarne cette logique de transformation avec ses réformes dans la gouvernance
économique et la digitalisation des services publics, se positionnant comme hub
financier régional émergent.
Innovation financière : l'impératif
de structuration
L'écosystème
financier de l'UEMOA connaît une effervescence remarquable. Le Sénégal
s'apprête à devenir le premier État de l'Union à émettre une obligation verte
souveraine sur le marché régional, après avoir été pionnier dans l'émission de
sukuk. Cette dynamique d'innovation répond à une triple nécessité : capter les
flux ESG internationaux, structurer le financement de projets à fort impact
développemental, et positionner l'UEMOA comme zone précurseur de la finance
durable.
Toutefois,
le développement d'un marché mature d'obligations thématiques exige des
prérequis institutionnels rigoureux : certification des projets, suivi de
l'affectation des ressources, reporting d'impact et vérification externe. C'est
précisément ici que l'ingénierie de formation devient stratégique. Les acteurs
du marché doivent développer une expertise commune sur les standards
internationaux pour garantir l'intégrité et l'attractivité du marché régional.
Digitalisation et Démocratisation :
le chaînon manquant
La transformation
numérique constitue la révolution silencieuse la plus structurante de la
dernière décennie. La stratégie du Dépositaire Central/Banque de Règlement
visant à permettre aux investisseurs finaux de participer au marché primaire
traduit l'ambition de démocratiser l'accès au-delà du cercle restreint des
investisseurs institutionnels.
Cette
digitalisation opère sur plusieurs fronts : réduction des coûts de transaction,
accélération des règlements-livraisons, amélioration de la traçabilité et élargissement
de la base d'investisseurs. Avec plus de 131 fintechs actives dans l'espace
UEMOA, le terreau est favorable. Toutefois, le chaînon manquant demeure
l'éducation financière. Comment espérer que des populations investissent dans
des obligations du Trésor si elles ne maîtrisent pas les concepts élémentaires
de rendement, de maturité et de risque ?
Veille Stratégique : trois signaux
faibles à surveiller
En tant
qu'expert en veille stratégique, j'identifie trois signaux méritant une
attention particulière. D'abord, la montée en puissance des investisseurs
extra-régionaux diversifiant vers les titres africains en quête de rendements
décorrélés. Cette internationalisation apporte des capitaux frais mais impose
une volatilité accrue.
Ensuite,
l'évolution des politiques monétaires mondiales influence directement les flux
vers notre région. Le cycle de resserrement monétaire a renchéri le coût du
refinancement ; tout assouplissement futur pourrait déclencher un retour massif
des capitaux.
Enfin, la
montée des exigences ESG transforme les critères d'allocation d'actifs. Les
États capables de documenter leur contribution aux Objectifs de Développement
Durable bénéficieront d'une prime de risque favorable, tandis que les autres
subiront une décote structurelle.
Vision Prospective : les REMTP Plateforme
d'Intelligence Économique
Au-delà de
sa fonction transactionnelle, les REMTP possèdent le potentiel de devenir une
véritable plateforme d'intelligence économique régionale. Cette ambition
suppose trois évolutions structurelles.
D'abord,
institutionnaliser les roadshows non transactionnels comme pratique permanente.
Chaque État devrait organiser annuellement des sessions d'échanges,
indépendamment de son calendrier d'émission, construisant progressivement un
capital informationnel partagé.
Ensuite,
développer une infrastructure informationnelle standardisée. L'UMOA-Titres
pourrait concevoir un portail centralisé agrégeant les données macroéconomiques
selon des formats harmonisés, facilitant les analyses comparatives.
Enfin,
intégrer systématiquement une dimension prospective dans les échanges. Les
États devraient présenter non seulement leurs performances passées, mais aussi
leurs scénarios futurs et leurs trajectoires de désendettement.
Le capital humain, chaînon manquant
de la transformation
La
sophistication du marché repose ultimement sur la qualité du capital humain qui
l'anime. Mon expérience à la tête d'un cabinet d'ingénierie de formation me
convainc que l'investissement dans les compétences constitue le défi majeur.
Les profils techniques requis – analystes crédit souverain, spécialistes en
structuration obligataire, experts en finance durable – demeurent
insuffisamment représentés dans nos institutions régionales.
Les REMTP
2026 pourraient inaugurer un cycle annuel de formation spécialisée destiné aux
praticiens du marché. Ces sessions contribueraient à élever progressivement le
niveau d'expertise collective et à uniformiser les pratiques professionnelles.
De la performance à la soutenabilité
Le marché
des titres publics de l'UEMOA a prouvé sa résilience quantitative. Mais la
véritable mesure du succès ne réside pas uniquement dans les volumes levés,
mais dans la qualité des financements, leur affectation à des projets
transformateurs et leur soutenabilité dans la durée.
Les REMTP
2026 constituent une opportunité historique pour opérer cette transition. Les
non-deal roadshows peuvent transformer la relation États-investisseurs en
partenariat de développement. L'innovation financière peut canaliser l'épargne
vers les secteurs porteurs. La digitalisation peut démocratiser l'accès au
marché.
Le succès se
mesurera à notre capacité à initier une nouvelle ère de sophistication : une ère où l'information remplace
l'opacité, où le dialogue supplante la transaction, où la compétence technique
triomphe de l'improvisation, et où la vision de long terme l'emporte sur les
gains tactiques. Lomé, capitale financière émergente, offre le cadre idéal
pour écrire ce nouveau chapitre de notre histoire financière commune.
Helly GBENE
Expert en
Veille Stratégique et Développement
CEO, Cabinet
d'Ingénierie de Formation & Consulting - IF&C Togo
Suivez la Chaîne WhatsApp via le lien
https://whatsapp.com/channel/
Pour toute demande de reportage, publicité ou autre service, contactez-nous :
- Téléphone : (+228) 91-09-52-20 / 98 33 90 03 (Numéro WhatsApp)
- Email : calebakponou@gmail.com

