Quarante-deux (42) licenciements en une nuit chez SUNU Bank. Quatre agences Orabank fermées en trois mois. Une grève générale de soixante-douze (72) heures paralysant tout le secteur en septembre 2025. Alors qu’il emploie des milliers de personnes et constitue un pilier de notre économie, le paysage bancaire togolais traverse une crise sans précédent. Derrière le discours lisse de la « transformation digitale », une réalité brutale menace l’avenir des travailleurs : des emplois supprimés, des familles fragilisées et un modèle économique en mutation forcée. Cette tribune de Helly Gbene, Expert en veille stratégique et développement et CEO du cabinet IF&C Togo, fondée sur des faits établis, alerte sur une crise sociale en gestation et propose une analyse lucide d’une tempête annoncée.
Le choc des restructurations
Le Togo compte actuellement 14 banques en activité. Ce
chiffre inclut 11 filiales et 3 succursales, selon le rapport sur le paysage
bancaire de l’Union Monétaire Ouest Africaine (UMOA) publié par la Banque
Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), mais ce paysage est en
pleine mutation.
Le 22 août 2025, après 17 heures, 42 employés de SUNU
Bank Togo reçoivent leur notification de licenciement par voie d'huissier.
Parmi eux, le Secrétaire Général du SYNBANK. Quelques mois auparavant, en
décembre 2024, la banque avait pourtant levé 11,16 milliards FCFA via une
augmentation de capital. L'argent est là, mais pas pour les emplois.
Orabank suit le mouvement. Entre janvier et mars 2025,
quatre agences ferment définitivement leurs portes : Kanté, Rue du Commerce,
Rond-Point Aéroport à Lomé, et Sotouboua dans la région Centrale. La solution
proposée ? Des guichets automatiques. Pour les clients, c'est la fin du conseil
personnalisé. Pour les employés, c'est la mobilité forcée ou le licenciement.
Face à ces pratiques, la colère monte. Les 24, 25 et
26 septembre 2025, le SYNBANK et le SYNASSUR déclenchent une grève générale.
Pendant 72 heures, banques et assurances sont paralysées. Le message des
syndicats est sans équivoque : le secteur ne peut pas se restructurer sur le
dos des travailleurs, en violation flagrante du code du travail.
La révolution numérique en marche
En décembre 2024, la Banque mondiale approuve un
financement de 100 millions de dollars (62 milliards FCFA) pour accélérer la
transformation numérique du Togo. La stratégie « Togo Digital 2025 » vise à
porter la contribution du numérique à 10 % du PIB national. Un pari ambitieux
qui bouleverse tous les secteurs, à commencer par la banque.
Cette digitalisation touche directement le secteur
bancaire. Selon les estimations de la Banque mondiale, un accès universel à
Internet pourrait augmenter la croissance du PIB de 2 points de pourcentage par
an en Afrique et stimuler l'offre d'emploi entre 6,9 % et 13 %. Mais ces
chiffres optimistes masquent une réalité plus complexe.
L'intelligence artificielle s'impose comme l'outil de
rupture. Selon le magazine Majoie, plus de 80 % des institutions financières
africaines prévoient d'investir massivement dans l'IA en 2025. Détection
automatisée de fraudes, chatbots pour le service client, algorithmes de gestion
des risques : McKinsey estime que les machines pourraient accomplir jusqu'à 25
% du travail bancaire traditionnel.
Parallèlement, le mobile money grignote le territoire
des banques. Les paiements mobiles ont franchi la barre des 15 milliards
d'euros dans l'UEMOA en 2024, selon la BCEAO. Orange Money, Wave et autres
acteurs de la fintech captent une clientèle que les banques traditionnelles
peinent à reconquérir. Pour ces dernières, l'équation devient intenable : perte
de revenus, pression sur les marges, obligation de réduire les coûts fixes.
Mais une question reste en suspens : que deviennent
les guichetiers, les chargés de clientèle, les agents administratifs dont les
fonctions s'automatisent ? Au Togo, où le taux de chômage estimé à environ 3,0
%, en 2026, selon les prévisions macroéconomiques de Trading Economics et les
modèles économétriques internationaux frappe particulièrement les jeunes
diplômés, cette mutation technologique risque de créer une nouvelle vague de
précarité.
Un impact social et territorial majeur
Les métiers de la banque figurent parmi les mieux
rémunérés au Togo. Selon les données de 2025, les directeurs d'agence et chefs
de département financier gagnent entre 1,2 et 1,8 million FCFA par mois. Même
les postes intermédiaires offrent des salaires décents dans un pays où le
revenu moyen reste faible.
Avec les restructurations en cours, marquées par des
fermetures d’agences et des licenciements, ce sont ces emplois de qualité qui
disparaissent progressivement, fragilisant une classe moyenne déjà sous
pression.
L'impact territorial est tout aussi préoccupant. La
fermeture de l'agence d'Orabank à Sotouboua prive toute une région de services
bancaires de proximité. Remplacer une agence par un simple distributeur
automatique, c'est condamner les populations rurales à parcourir des dizaines
de kilomètres pour obtenir un conseil ou solliciter un crédit. Dans un pays où
le taux de bancarisation stagne autour de 25 % selon la BCEAO, cette régression
spatiale aggrave l'exclusion financière.
Pour les 42 licenciés de SUNU Bank et les dizaines
d'autres employés concernés par les fermetures, l'avenir s'annonce sombre. Sur
un marché de l'emploi déjà saturé, retrouver un poste équivalent relève de
l'exploit. Le Togo dispose bien d’une Agence Nationale pour l'Emploi (ANPE),
mais ses moyens restent largement insuffisants face à l’immensité du défi
d’accompagner des reconversions souvent subies.
Perspectives et Recommandations
Pour les autorités de régulation
• Renforcer le contrôle social : La BCEAO et les
autorités togolaises doivent conditionner les restructurations bancaires à des
plans sociaux négociés avec les syndicats.
• Imposer la
transparence : Avant toute fermeture d'agence ou licenciement massif, les
banques doivent présenter un audit indépendant justifiant les mesures.
• Sanctionner
les abus : Les licenciements par voie d'huissier en violation du code du
travail, comme ceux de SUNU Bank, doivent faire l'objet de sanctions
exemplaires.
Pour les banques
• Privilégier
la reconversion à la suppression : Plutôt que de licencier massivement, les
banques doivent investir dans la formation de leurs employés aux nouveaux métiers
du numérique : analyse de données,
gestion de la relation client digitale, cybersécurité.
• Maintenir une
présence humaine : La digitalisation ne doit pas signifier déshumanisation.
Les agences mobiles, les conseillers itinérants peuvent maintenir le lien avec
les populations tout en réduisant les coûts fixes.
Pour le gouvernement
• Créer un
fonds de transition : Un fonds dédié à la reconversion des travailleurs du
secteur bancaire, financé par une contribution des banques sur leurs bénéfices.
• Développer la
formation aux métiers du digital : Dans le cadre de « Togo Digital 2025 »,
multiplier les centres de formation aux compétences numériques, en priorité
pour les travailleurs en reconversion.
• Promouvoir
l'entrepreneuriat : Faciliter l'accès au crédit et à l'accompagnement pour
les anciens employés de banque qui souhaitent créer leur entreprise.
Bien que la digitalisation soit inévitable,
souhaitable même, elle ne doit pas se faire au prix d'une précarisation
massive. Avec une croissance économique attendue à 6,2 % en 2025 selon le
Conseil National du Crédit, le Togo dispose des ressources nécessaires pour
réussir sa transformation numérique. Mais cette prospérité ne peut se
construire sur les décombres d'un secteur bancaire vidé de sa substance humaine
( capital humain). Encore faut-il que cette croissance profite à tous, pas
seulement aux actionnaires des banques.
L'avenir des métiers de banque au Togo se joue
aujourd'hui. Entre la nécessaire modernisation du secteur et le respect des
droits des travailleurs, un équilibre doit être trouvé.
Les 42 licenciés de SUNU Bank ne sont pas des variables d'ajustement
comptable. Ce sont des citoyens, des contributeurs actifs à l'économie
nationale, des parents qui nourrissent des familles. Ils méritent mieux qu'une
notification d'huissier tombée un soir d'août.
Après les fermetures d’agences de SUNU Bank et
d’ORABANK, l’avenir des réseaux bancaires au Togo suscite de vives
interrogations. BSIC Togo a connu début février 2026 une fermeture temporaire
de certaines agences, suivie d’une reprise normale des activités. Cette
suspension fait néanmoins planer la crainte d’une rationalisation à terme,
semblable à celle qui a conduit d’autres banques à des fermetures définitives,
avec les impacts sociaux que cela implique.
Il est donc impératif que les autorités de régulation, les dirigeants
bancaires et les représentants syndicaux construisent ensemble un nouveau
modèle. Un modèle qui conjugue efficacité économique et justice sociale. Un
modèle où la technologie sert l'humain, et non l'inverse. L'avenir du secteur
bancaire togolais se joue maintenant. Ne laissons pas passer cette opportunité.
Helly GBENE
Expert en veille stratégique et développement -
CEO du cabinet d'Ingénierie de Formation & Consulting-IF&C Togo
Suivez la Chaîne WhatsApp via le lien
https://whatsapp.com/channel/
Pour toute demande de reportage, publicité ou autre service, contactez-nous :
- Téléphone : (+228) 91-09-52-20 / 98 33 90 03 (Numéro WhatsApp)
- Email : calebakponou@gmail.com
